Simulation et simulacre dans la dégustation de vin à l’aveugle

Dans la dégustation de vin à l’aveugle, le dégustateur est invité à suspendre les signes : étiquette, appellation, prix, réputation, discours du vigneron ou de la presse spécialisée. Ce retrait des marqueurs symboliques est souvent présenté comme un retour à la vérité du vin. Pourtant, il est intéressant de distinguer soigneusement la simulation du simulacre, deux notions trop souvent confondues, mais qui peuvent s’appliquer dans la dégustation de vin.

La simulation suppose l’existence d’un réel de référence. Simuler, c’est faire comme si : faire comme si l’on ne savait pas, comme si l’on n’était pas influencé, comme si le vin pouvait être perçu dans une pure immédiateté sensorielle. Dans la dégustation à l’aveugle, le dégustateur simule une neutralité. Il joue à être vierge de savoirs, tout en mobilisant en réalité une mémoire œnologique, des typologies aromatiques, des grilles d’analyse héritées. La simulation reste donc un dispositif critique : elle reconnaît implicitement que le réel existe, mais qu’il est brouillé par des signes qu’on tente de neutraliser temporairement.

Le simulacre, en revanche, ne renvoie plus à aucun réel originaire. Il ne masque pas la vérité : il la remplace. Il est ce qui n’a que l’apparence de ce qu’il prétend être. Appliqué à la dégustation à l’aveugle, le simulacre apparaît lorsque l’aveugle n’est plus un outil, mais une fin. Lorsque le vin dégusté n’est plus recherché comme vin, mais comme objet de performance, de classement, de reconnaissance sociale. Le dégustateur ne goûte plus un liquide fermenté issu d’un terroir et d’un geste humain ; il goûte un modèle mental, une abstraction sensorielle conforme aux normes dominantes du moment.

Ainsi, dans le simulacre, le vin n’existe plus que comme projection : équilibre attendu, longueur attendue, “justesse” attendue. Peu importe alors le vin réel ; ce qui compte, c’est sa capacité à coïncider avec un système de signes préétablis. Le paradoxe est radical : la dégustation à l’aveugle, censée libérer le vin de ses artifices, peut devenir l’espace le plus pur de l’hyperréalité, où l’on déguste non plus des vins, mais des idées de vins.

Là où la simulation conserve une tension critique — elle sait qu’elle joue — le simulacre abolit toute distance. Il n’y a plus ni vrai ni faux, ni bon ni mauvais vin, mais seulement des vins “valides” ou “invalides” au regard d’un code. Le dégustateur ne se trompe plus : il reproduit.

En ce sens, la dégustation à l’aveugle n’est pas innocente. Elle oscille constamment entre un outil de dévoilement (simulation) et un dispositif de normalisation (simulacre). Elle peut révéler un vin fragile, singulier, inattendu — ou au contraire le condamner pour ne pas ressembler à ce qu’il aurait dû être.

Lorsque le rituel de l’aveugle devient plus réel que le vin lui-même, lorsque l’expérience sensorielle s’efface au profit de la conformité, le vin cesse d’être goûté. Il est simulé. Et parfois, pire encore : il est remplacé.

La séduction peut débuter.